Dans cet entretien, le ministre de l’Agriculture, de l’élevage, chargé du programme Graine donne les raisons de la décision prise par le Conseil des ministres du 19 mai 2017, d'absorber certaines structures du secteur agricole par des agences. Pour Yves Fernand Manfoumbi, cela relève du souci du gouvernement de rationaliser les dépenses publiques et de rendre plus efficaces les différentes structures.

La dissolution d’une agence et l’absorption de deux autres par des entités gouvernementales suscitent des interrogations au sein de l’opinion publique. Dans quel contexte ces changements surviennent-ils ?

La réforme des financements a entrainé une nouvelle architecture et une nouvelle organisation. Et dans cette réforme budgétaire, trois fonctions ont été créées depuis 2009. Il y a la fonction de pilotage, qui définit les politiques publiques ; la fonction d’exécution qui, comme son nom l’indique, exécute lesdites politiques publiques ; et enfin la politique de régulation afin de s’assurer que les activités se déroulent dans le respect de la réglementation et des prescriptions A partir de cette architecture, nous sommes à la conclusion que si l’administration définit la politique publique, il faut une autre structure qui exécute cette politique.

S’agissant du secteur dont j’ai la charge, lorsqu’on regarde la vision de développement économique de notre pays dénommée Plan stratégique Gabon émergent (PSGE), en termes d’objectifs stratégiques, le ministère de l’Agriculture a deux politiques publiques. Il s’agit de valoriser le potentiel agricole qu’a le Gabon et garantir la sécurité alimentaire des Gabonais.

Deux politiques publiques, doivent forcément donné lieu à deux opérateurs de l’Etat appelés « Agences ». Une direction générale qui définit la politique publique – c’est la fonction de pilotage – et un opérateur de l’Etat qui procède à l’exécution de cette politique. L’Agence est un établissement public personnalisé. C’est cela le fondement de la réforme et de la création des agences. Celles-ci exécutent les politiques publiques définies en amont par les directions des administrations centrales.

Mais encore, les agences absorbées ou dissoutes ne jouaient-elles pas ces rôles dans le secteur agricole?

Dans notre ministère, nous avons deux directions générales qui s’occupent de définir les politiques publiques. Une qui définit comment augmenter la production locale des produits vivriers et une autre qui définit comment augmenter la production animale.

Une fois que ces directions ont défini les politiques, il faut les exécuter. D’où, au départ, la création de l’Office national de développement rural (ONADER). Et à côté de cet office, il avait été créé l’Office des recherches, d’introduction, d’adaptation et de multiplication du matériel végétal (ORIAM). Mais comment peut-on penser au développement de l’agriculture sans penser au matériel végétal ? Pourquoi créer deux structures au lieu d’une seule, robuste, capable d’exécuter la politique publique ? Une fois arrivé au ministère de l’Agriculture, par souci de rationalisation de la dépense publique, mais surtout de son efficience et de son efficacité, j’ai proposé au gouvernement que c’était redondant d’avoir d’un côté l’ONADER et de l’autre côté l’ORIAM.J’ai besoin de créer une synergie, de mutualiser les ressources, pour pouvoir créer l’Agence de développement agricole du Gabon, l’ADAG. Cette agence va donc jumeler les missions de l’ORIAM et celles de l’ONADER. A ce moment, nous aurons un opérateur de l’Etat robuste, capable de porter et d’exécuter les politiques publiques en matière de valorisation du potentiel agricole.

De l’autre côté, nous avons pour mission de garantir la sécurité alimentaire des Gabonais. Et pour le faire, dans l’élan des réformes en vue de mutualiser et de donner plus de sens à l’autorité qui s’occupe de la santé alimentaire, j’ai pensé que l’Office national des laboratoires agricoles (ONALA), qui n’est autre qu’un laboratoire, ne pouvait pas être érigé en agence. Nous avons déjà l’Agence gabonaise de sécurité alimentaire (AGASA) qui a besoin d’un laboratoire. Pourquoi ne pas faire absorber l’ONALA par l’AGASA ? Donc, là aussi, par souci de rationalisation et de maitrise de la dépense publique, nous pensons que l’ONALA doit être absorbé par l’AGASA qui a, en son sein, les missions de laboratoire phytosanitaire.

Ainsi, j’ai un exécutant de la politique publique, mais je n’ai pas celui qui la définit. A partir de là, je crée la direction générale de la sécurité alimentaire. Nous avons présenté un document de politique sur la sécurité alimentaire, parce que jusqu’ici notre pays n’avait pas de politique en ce sens. Nous sommes donc cohérent dans notre démarche. Nous avons deux politiques publiques, et nous avons deux opérateurs de l’Etat qui exécutent ces politiques publiques. Nous sommes en train de changer la gouvernance du secteur pour effectivement donner du sens et du volume à notre volonté de faire de l’agriculture le « nouveau pétrole du Gabon ». D’où l’ONALA absorbé par l’AGASA, l’ORIAM et l’ONADER absorbés par l’ADAG.

Et pour le cas de l’ACCOPA ?

Justement, venons-en au sujet de l’Agence gabonaise chargée de la commercialisation des produits agricoles. Le gouvernement s’est lancé dans un vaste programme qui donne déjà ses fruits, c’est le programme Graine, qui est la résultante d’un partenariat public-privé entre l’entreprise Olam et l’Etat pour créer la SOTRADER. Dans son plan de développement, cette entreprise intègre bien la commercialisation des produits issus de Graine. Celle-ci va se faire à travers les magasins de stockage et les espaces de commercialisation. Ce qui devrait contribuer à créer ce que l’on peut appeler « le juste prix gabonais » afin que les produit vivriers issus de Graine soient accessible à toutes les bourses parce qu’il faut effectivement contribuer à baisser le coût de vie des Gabonais.

Faisons un petit calcul. Si vous avez 100 FCFA de revenus mensuels, vous affectez 70% de ces revenus aux charges locatives et 30% pour les besoins nutritionnels. La question est de savoir comment agir pour que vous puissiez donner du sens à l’économie nationale. Le premier levier est de se battre pour diminuer le coût de la vie, et pour cela, il faut réaliser une production locale en masse et limiter les importations. Donc, en produisant localement en masse des spéculations qui répondent aux habitudes alimentaires des Gabonais, les charges liées aux besoins nutritionnels ne seront plus de 30%, mais plutôt de 20%. Cela permet de générer l’épargne des ménages avec les 10% restants. Or, le financement de l’économie c’est l’épargne : quand les ménages ne génèrent plus d’épargne, le pays a un problème de financement de son économie.

A ce niveau, nous constatons donc que les missions de l’ACCOPA devenaient redondantes. Encore que cette agence ne dispose pas de source de financement propre, elle n’a pas d’autonomie financière, si oui, elle est fictive. La preuve c’est que cette agence – comme les autres d’ailleurs – s’est retrouvée avec des arriérés de soldes des agents.

Pour résumer un peu par rapport à l’ACCOPA : elle est purement et simplement supprimée parce que la SOTRADER fait déjà ce travail, avec les magasins qui vont se mettre en place et le juste prix qui sera pratiqué. Depuis sa création, on n’a pas connaissance d’un magasin construit par l’ACCOPA. On n’a fait que cumuler les arriérés de soldes. Devrait-on continuer dans ce sens ? Je pense que non.

Quelle est la situation financière de ces agences absorbées ou dissoutes, et aussi celle des ressources humaines ?

J’aurai la situation globale dans quelques jours parce que le secrétaire général est en train de clôturer l’analyse pour savoir quel est le montant réel des arriérés et quel est le plan social qui va être adossé à cette réforme pour répondre à certains compatriotes qui ne pourront peut-être pas répondre aux nouvelles missions de ces agences. Mais, je peux déjà annoncer que bon nombre de personnels reviendront au ministère de l’Agriculture parce qu’ils sont d’abord agents de cette administration. Pour eux, le problème ne se pose pas. Maintenant, il y a certains, mais de manière marginale, qui avaient été recrutés dans le secteur privé. Et évidemment, on va gérer leur situation conformément au code du travail. Donc, nous allons mettre en place un plan social pour satisfaire cette charge.

Pour créer l’ADAG, nous aurons besoin du personnel de l’ORIAM et de l’ONADER. Donc, sur la question de savoir ce que va devenir le personnel, je réponds que la réforme n’a pas fini d’être mise en place. On commence par supprimer, puis on crée l’Agence et je vous indique que le Conseil d’Etat a déjà approuvé le texte sur l’ADAG et au prochain Conseil des ministres, on va approuver sa création.

Cette agence va hériter d’une partie du personnel des agences, qui répond aux ambitions. Et il faut noter qu’à ce niveau, il y a beaucoup de choses à redire : il ne s’agit pas d’un personnel du secteur privé. Les trois quarts sont agents du ministère de l’Agriculture. Il n’y a donc pas de problème puisqu’il y aura juste un redéploiement des effectifs. On prendra les plus compétents devant répondre aux nouvelles missions de l’ADAG. Il n’y a vraiment pas de problème.

Combien d’employés sont concernés sur l’ensemble des trois agences ?

Si je m’en tiens au tour que j’avais effectué dans ces agences, elles emploient de manière régulière 90 personnes dans l’ensemble. Mais, dans les 90 personnes, vous avez 80% qui sont des fonctionnaires du ministère de l’Agriculture.

Si on revenait sur l’impact de la mutualisation de ces agences. Qu’est-ce qu’on en attend ?

En concentrant et en mutualisant les efforts, cela va permettre que les nouvelles agences deviennent robustes et davantage compétitives. Elles vont effectivement générer les ressources, ce qui n’était pas jusque-là le cas de ces agences. Prenons le cas de l’ONALA qui est, en fait, un laboratoire : il ne pouvait pas générer de ressources puisque l’organisme chargé de la collecte est l’AGASA. Comment vous ne générez pas et ne collectez pas de ressources et vous pensez que vous êtes une agence ?

Certes, au départ, elle était subventionnée par l’Etat. Mais, pour quelles missions puisque le laboratoire n’existe même pas ? Vous pouvez vérifier : l’ONALA est situé au Pk5 à Rio, logé dans un petit compartiment de la direction générale de l’Elevage, sans équipements, sans moyens. Pourquoi donc créer un outil qui doit être un service d’une véritable agence ? Ce n’est qu’un service de l’Agence gabonaise de sécurité alimentaire car parmi les missions de l’AGASA, il y a les analyses phytosanitaires des aliments. Il en est de même de l’ORIAM qui est en fait un département de l’ADAG parce qu’on ne peut pas faire une agriculture sans semences, sans matières végétales.

C’est donc par souci de cohérence globale et de vision partagée dans le Plan de relance économique que ces aspects ont été très clairement discutés. Voilà pourquoi ce dossier est passé en Conseil des ministres parce qu’il respecte la logique de la rationalisation, de la maitrise et de l’efficacité de la dépense publique.

C’est ce que nous pouvons dire à ce niveau des débats à propos des agences. Cela rentre bien dans la politique du gouvernement, dans les cinq programmes phares du Plan de relance de l’économie. La rationalisation des agences s’inscrit en droite ligne avec la vision partagée du Plan stratégie Gabon émergent de son Excellence Monsieur le président de la République, Ali Bongo Ondimba. Mais aussi avec le PRE que propose le Premier ministre Emmanuel Issoze Ngondet.

Mais, jusqu’ici, nous nous ne saisissons pas bien ce que l’on réalise en termes d’économie dans la mutualisation de ces outils…

Pour cette évaluation, il faut bien attendre que des structures comme l’ADAG se mettent en place. Nous pourrons alors mesurer les gains. Mais, une chose est certaine, on constate qu’il y aura des économies. Il y avait deux structures subventionnées par l’Etat. Dès lors qu’il n’y a plus qu’une seule structure et qu’elle est plus robuste, cela diminue le montant des subventions et donc génère des économies.

Et derrière, il sera mis en place un mécanisme de performances. L’agence aura un contrat de performances vis-à-vis de son conseil d’administration et un contrat d’objectifs vis-à-vis de sa tutelle administrative. Elle sera donc astreinte à plus de productivité. Et naturellement, on pourra mesurer l’économie, rien qu’en termes de programmation.

Nous pourrons également faire des économies dans les charges du personnel. L’absorption fera en sorte que l’on ait une diminution des personnels dans les structures. Donc, à chaque poste, il y a nécessairement une économie à réaliser. Et ce qui est valable pour une agence, l’est également pour les autres.

Peut-on avoir une idée du délai prévu pour l’opérationnalisation des structures comme l’ADAG ?

Si tout se passe bien, au prochain Conseil des ministres, le texte de création de l’ADAG sera approuvé. Et une fois que ce sera fait, nous nous sommes fixés un mois pour qu’elle soit opérationnelle. Cela veut dire que toute la structure sera nommée, avec des missions précises pour accélérer la cadence de la mise en œuvre des politiques publiques. L’AGASA existe déjà, il s’agira juste d’opérer une réorganisation interne.

Donc, les choses ne devraient même pas observer un retard à l’allumage. Il faut juste réajuster les choses dans le bon sens. Ce n’est pas seulement des nouvelles structures avec de nouvelles missions, c’est juste réajuster les missions et recadrer les uns et les autres pour répondre aux ambitions de développement du secteur agricole. On n’invente pas la roue. C’est ce que les économistes appellent le secteur réel, ça ne triche pas : on a semé, il faut que ça pousse pour être récolté. Et si ça ne pousse pas, c’est qu’on n’a rien semé.

Pour l’ADAG comme pour l’AGASA, cela va se ressentir : elles vont encadrer les producteurs, les suivre, veiller à ce que les normes sanitaires soient respectées pour que nous mangions des aliments sains. Et ainsi, la gouvernance dans le secteur agricole prendra forme avec une nouveauté. Car, derrière, il y aura la troisième fonction qui est celle de régulation à travers une agence de régulation du secteur agricole. Et de manière définitive, nous nous inscrivons en droite ligne de la nouvelle réforme : fonctions de pilotage, de régulation, et d’exécution. Et à partir de là, on fore et on trouve le nouveau pétrole.